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Totem de poche
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le Sam 10 Mar - 1:19
Il ne pleut pas, il neige. Et du haut de l'immense appartement en dernier étage, le vent remonte les flocons vers le ciel. Le piano qui occupe une partie du grand salon est étrangement silencieux. Pas de Maciej pour en jouer. Il a posé ses béquilles contre le mur et, dans une semi obscurité, il contemple les éléments saupoudrer les lumières de la ville. Il n'aime pas cet endroit. Pourtant, tout y est à son goût. Parquet sur les sols, tapis de laine rouge sur les parquets, cheminée devant le canapé et un excellent système de hauts parleurs cachés partout dans la pièce pour une écoute parfaite. Il ne dit rien. Le sommeil le fuit comme souvent. Bientôt, ils s'en rendront compte et feront comme pour sa femme, ils le drogueront pour qu'il se tienne tranquille, comme à l'hôpital.

La main posée sur la vitre impeccable, il baisse les yeux sur le vide en dessous de ses pieds. Proche et pourtant inaccessible. Il n'a pas le droit à ce repos non plus, il l'a bien compris. Il ferme les yeux. Rentrer avait été plus dur que prévu. Certes, le piano auquel il passe de nombreuses heures lui fait du bien mais le reste lui fait toujours aussi mal. Il ne sait pas comment gérer la nouvelle Sisel. Il a peur de la blesser. Il ne sait pas quoi faire du nouvel Abishai. Il a peur d'être maladroit et de tout casser à nouveau. Il n'y a bien qu'avec Nadia avec laquelle il cause parfois longuement en russe qu'il n'a peur de rien, et encore. Il ne veut pas la chasser sans le faire exprès. Alors, pour étouffer ses peurs, il occupe son temps. Il prévoie des tournées et des lots d'excuses, il répond aux interviews, il discute avec les avocats de famille, parfois même avec sa mère directement. Son père ne rajeunit pas et il ne sait pas non plus comment prendre cette nouvelle.

Le jour, il va. Il a laissé une routine s'installer entre le travail et les origamis de sa femme. Paloma, blessée à l'aile, lui est plus proche que jamais. Il s'en veux aussi d'avoir brisé les ailes de sa sœur d'âme. Il cache toutes ces blessures sous un piano qui lui obéit à la perfection, travaillant sans cesse ses gammes, retrouvant son toucher. Exact, il ne manque aucune séance de rééducation, ne s'agace jamais sur la lenteur de ses progrès, ne contredit pas les médecins, applique ce qu'on lui dit tant que cela n'implique pas d'arrêter le piano. Il ne peut pas vivre sans musique. Il ne l'a jamais su. Il a payé ce qu'on lui a dit de payer sans discuter. Il est sage en somme. Autant qu'il peut l'être. Jusqu'à ce que vienne la nuit.

Dans la tranquillité des respirations endormies de ses proches, les pensées tournent et tournent à nouveau dans sa tête. Ce qu'il aurait du faire. Ce qu'il faudrait faire. Ce qu'il n'aurait pas du dire. Ce qu'il lui est impossible à réparer jamais. Jamais elles ne le laissent en repos. Il a comme un goût de cendres dans la bouche. Doucement, il ôte sa paume du verre, regardant le résidu de condensation disparaître tandis qu'il l'essuie sur le t-shirt de concert qu'il porte pour dormir par dessus ses bandages et un pantalon de pyjama noir. Le plâtre qu'on lui a mit lui enserre la jambe de la cheville à la hanche mais il a la bonté d'être amovible et de permettre de se changer dessous. On n'arrête pas le progrès comme les contrôles à distance par téléphone du chauffage et de la lumière dans cet appartement high-tech, par exemple. Dans la maison qu'ils auraient du habiter, celle qu'il avait achetée pour eux, dans un quartier plus résidentiel, entourée d'arbres centenaires, il n'y aurait pas eu tous ces gadgets. La neige se serait contentée de tomber sur les murs de bois et de pierre et aurait fait autour de leur cellule familiale un cocon protecteur. Il avait adoré la neige. Ce soir, il n'en est plus si sûr. Ce soir, il n'est sûr de rien.

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le Dim 18 Mar - 0:48
Ses parents sont revenus. Et l’appartement s’est mis à vivre sous un nouveau rythme, pas celui de Sisel uniquement. Celui de ses parents. Pas de Lever à 7 heures, pas besoin. Son père est revenu, sa mère n’est donc plus matinale et se lève en même temps que lui. Et Maciej n’émergeant difficilement pas avant dix heures, cela lui laisse un peu de marge. Son réveil à lui se fait donc vers 9h, le temps de prendre une douche et s’habiller, Il porte l’immense plateau du petit déjeuner de ses parents vers 9h30, le posant sur une petite desserte bricolée sur une tableau roulante. Il écrit encore son petit message sur le bras de sa mère, même s’il doute maintenant de son utilité. Sa mère ne quitte plus son père à moins de dix mètres, même lorsqu’il sort. Elle n’est pas loin, semble surveiller pour le protéger de tout. Elle a eu peur de le perdre. Elle agit en conséquence. Mais il y a de la nouveauté au fil du temps. Excepté pour les chaussures, Sisel commence à s’habiller seule, sans l’aide de Nadia. Elle mange seule tout ce qu’elle peut manger avec ses doigts si bien que la plupart des repas la concernant se compose de croquettes, de fruits coupés en quartiers, de brochettes, de dips en tout genre, de makis, de pizzas et autres produits de la restauration rapide. Sisel fait ses grues, patiente, assise en face à côté de Maciej, sur le sol ou dans son fauteuil. Abishai a retrouvé un nombre inscrit de la main de sa mère au crayon de papier dans l’une d’elle. 402. Si cela se trouve, son père avait raison qui poussait Sisel dans cette production massive de grues d’origami. Elle compte bien en faire mille pour voir son vœu exaucé.

Abishai laisse ensuite ses parents vaquer à leurs occupations vers 11h, quittant la maison pour aller travailler dans son bureau à la faculté, suivi d’une Ada toute enjouée face aux possibles chutes de neige annoncée. Il ne revient que pour le diner à 19h, presque toujours avec de quoi manger qu’il a pris à emporter, selon ses envies, déchargeant ainsi Nadia du repas du soir, lui permettant même de rentrer de temps en temps diner et dormir dans ça, Abishai cite, « famille de fous ».

Mais certains soirs, Abishai ne rentre pas à 19h. Bien sûr, ces écarts sont tous anticipé par un long coup de téléphone à ses parents. Il ne dit pas ce qu’il fait ou il y va. Il s’assure juste que tout va bien, donne une heure de rentrée théorique ainsi qu’une heure théorique d’arrivée du livreur pour le repas. Ces soirs-là, c’est traiteur gastronomique, parce qu’il sait qu’un des plaisirs de ses parents, maintenant, est de partager une assiette, rien que tous les deux dans leur bulle. Ces soirs-là, il les passe souvent en compagnie de Mel. Toujours là même chose. Il vient la chercher à 18 à son travail. Elle tente de le cultiver un peu, sans grand succès pour l’instant parce qu’il cabotine volontairement pour la faire rire, avec ses grands yeux d’ahuris. Ada ne se montre pas dans ces moments-là, elle préfère se cacher pour ne pas avoir à rire de ce double d’âme guimauve. Ensuite, ils se cherchent un endroit pour manger, des petits restaurants que l’on dégotte au coin d’une rue du plan en damier de la ville, au fil de pas. Puis ces pas les emmènent encore tout au long de la soirée, au petit bonheur la chance. Une fois, ils sont tombés sur un récital classique dans une église. Il faisait tellement froid qu’ils ont fini par partager le même manteaux et Abishai rejouait les gestes du chef d’orchestre de ses mains gantées. Une autre fois, c’est un film tenant du midnight movie qui a attiré leur attention. Et puis parfois, comme ce soir, les pas continuent d’eux même sans s’arrêter. C’est normal, il neigeait ce soir. Il n’y a rien de plus amusant de laisser dans la neige fraiche la trace de leur pas. Puis leurs pas terminent leur course devant chez Mélodie qu’il a toujours raccompagner. Une simple soirée de rendez-vous.

Abishai rentre ensuite, à pied dans la nuit. Il s’allume une cigarette, laisse sortir Ada pour qu’elle se dégourdisse les pattes. Il avance pensif, son manteau sombre se couvrant d’une pellicule blanche d’eau glacée, pellicule qui couvre aussi son bonnet. Il lui faut une bonne heure pour regagner le quartier huppé de l’appartement. Deux heures du matin, annonce son téléphone. En soupirant, il compose le digicode de la porte vitrée blindée. Il récupère le courrier qu’il a laissé en partant ce matin dans la boite aux lettres et va prendre l’ascenseur. Tout le monde doit être couché, à cette heure-ci. Il serait bon qu’il soit complétement silencieux, aussi ouvre-t-il la porte blindée avec plus de précaution qu’il ne faut et retire ses chaussures dans l’entrée, en équilibre sur pied. Il range avec soin ses boots brune fourrée à l’extérieur du meuble dédiée pour leur permettre de sécher. Puis il s’occupe de son manteau qu’il accroche au porte manteau, à côté de celui de son père et de sa mère. Il y a aussi celui de Nadia, signe que l’infirmière dort là ce soir aussi. Abishai continue son aventure de discrétion mais remarque l’ombre devant la fenêtre. Son père. Perdu dans son lot de pensée noire. Abishai se glisse dans la cuisine, prépare deux infusions au lieu de la seule prévue, profitant que ce que l’eau boue pour réajuster son pantalon de corduroy bleu marine et sa chemise gris bleu à col boutonné. Le tout est rehausser par une touche de valeur blanche, un joli pull en cachemire, signe qu’il a fait très attention à sa tenue. Il vient déposer les deux tasses sur la table de la salle à manger, récupérant un gilet qui traine par là sur une chaise pour le tendre à son père alors que ce dernier se retourne, déposant sa cigarette dans un cendrier pas loin en l’écrasant.


« Bonsoir Papa. »


Pas de reproche, pas de remarque sur sa présence dans le salon à cette heure tardive. Cela ne servirait à rien, Mac botterait tout de suite en touche pour ne pas avoir à répondre.

« Tout s’est bien passé aujourd’hui ? Il y a eu un coup de froid dans la matinée, juste avant que je parte. Ça a chassé les étudiants, je n’avais que la moitié de mon effectif ce matin. Le repas du traiteur convenait ? L’habituel était fermé, j’ai dû improviser. »


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le Mar 20 Mar - 13:14
Les petites heures de la nuit sont les plus intenses. Elles fourmillent de silence et d'idées. Il les connaît bien. Il les a lues lorsqu'il était enfant et qu'il pensait que c'était le seul moment où il pouvait être lui-même sans craindre de coups. Il les a fêtées lors des soirées étudiantes. Il les a jouées avec Sisel. Il les a écrites, jeune adulte, lorsqu'il s'essayait à la composition. Il les a subies dans des chambres d'hôtel, lors de réceptions, avec sa première femme. Il les a oubliées à l'hôpital. Il les regarde à présent. Elles sont comme les flocons, portées par les vents. Si frêles qu'elles fondent et disparaissent au moindre toucher pour ne devenir que la nuit. Il aimerait faire comme elles, se fondre dans l'obscurité et se perdre dans la multitude.

Un froissement dans la nuit le fait frissonner. Au début, il se convainc que ce n'est rien. Une illusion, le fantôme d'une vieille peur, celle de se faire prendre debout après le couvre feu et d'en subir les conséquences. L'enfant en lui ne s'est jamais vraiment habitué à ne pas être sage. Il ne se retourne pas. Mais s'il refuse de se laisser gâcher l'existence par ses souvenirs, le charme et rompu. La neige n'est plus que neige. La ville n'est que la ville. Le froissement continue dans la cuisine. Maciej jette un œil sur l'horloge digitale du décodeur télévisé. Deux heures passées. Il est chez lui. L'inconnu, lui, est dans la cuisine, accompagné d'une odeur de tabac. Abishaï. C'est le seul qui fume ici et un voleur n'aurait pas risqué de laisser son ADN pour une simple envie de tabac. A l'heure des séries policières, les malfrats deviennent prudents.

Un bruit de porcelaine le fait enfin se retourner pour affronter ce fils fantôme, élégamment mis dans un pull en cachemire qui met sa haute taille et sa silhouette fine en valeur. Ce soin est nouveau et le signe indéniable d'une amourette. S'il ne s'agissait que d'histoires d'un soir, outre qu'il n'y aurait pas une telle régularité dans les sorties, il aurait choisi quelque chose de moins élégant, de plus tape à l’œil.

« Bonsoir Abishaï. »

Il attrape le gilet, le posant sans réfléchir sur une autre chaise. Il n'a pas froid. Dans le même geste, il prend ses béquilles et s'avance de son mieux vers la table basse où finiront les tasses. Il s'assied. Quelques secondes et c'est assez pour que le garçon lance pas moins de trois sujets de conversation à la suite. Il semble avoir peur de manquer de sujet alors que ce sont les non-dits qui parlent en cette nuit. Ce qu'il fait lui, debout. Ce que son fils a fait, dehors.

« C'était très bien. Ta mère a particulièrement apprécié les frites de patate douce au gingembre et les croquettes de crevettes épicées. » Il ne sait pas trop quoi dire d'intéressant concernant le dîner. Malgré de nombreuses étoiles dégustées, il ne considère la nourriture que comme un besoin vital ou une occasion sociale mais rien qui ne vaille la peine d'être véritablement discuté. Le traiteur habituel était fermé, il en avait pris un autre, et bien c'était la vie. Tant que Sisel se nourrissait, il n'en demandait pas plus.

« Que vas-tu faire concernant tes étudiants ? Tu as déjà l'autorité pour sévir contre les absents ou récompenser les présents ? Ceux qui s'étaient donné la peine de faire le déplacement devaient être motivés donc je suppose qu'avec un effectif réduit et attentif, tu as du avancer plus vite que d'habitude, non ? »

Il n'avait pas une grande habitude des cours et des leçons. Il avait donné des Master Class, évidemment mais les places y étaient tellement rares que celles qui ne semblaient pas avoir envie de s'évanouir lorsqu'il leur adressait la parole buvaient chacun de ses mots sans oser seulement les remettre en question. Rares étaient ses élèves avec lesquels il pouvait avoir un vrai débat d'idées. Il en avait été déçu au début puis s'était fait une raison. Il n'était pas excellent pédagogue, voilà tout..

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le Dim 29 Avr - 2:11
Sa voix calme et posée lui a répondu, signe que son père est revenu de ses rêveries. Il est allé s’assoir, l’homme cassé et Abishai s’accroupi pour mieux ranger les béquilles et empêcher qu’Ada et son meilleur ami, le Chat, n’ait l’idée saugrenues de s’en servir comme jouet. C’est que ça ne réfléchit pas beaucoup, ces petites bêtes et il y a suffisamment d’objets fragiles et/ou de valeurs entre ces quatre murs pour ne pas permettre de voir une barre de fer aux embouts caoutchouteux rouler sur le sol à renfort de grand bruit, ni la voir se promener à 40 centimètres du sol dans une gueule d’âme joueuse et taquine. Il valait mieux prévenir que guérir avait-il pensé. Et puis, il n’était pas sûr que son père serait ravi que ses supports servent à ça. Abishai n’était pas vraiment sûr de cela. Parce que, maintenant, il en était sûr, Maciej était pour lui un presque inconnu. Il n’était plus cet homme qui revenait si heureux de quitter la violence de son foyer marital pour le calme et la sécurité de son foyer de cœur. Ça l’avait taraudé, une fois. Son père avait absent de ses 11 à ses 14 ans révolus. Trois ans, c’est long. Où était-il allé pour se réfugier ? Il ne savait pas. Il ne s’en était jamais vraiment inquiété, en fait. Et maintenant, c’était trop tard. Il n’était plus ce père qui lui passait ses rares moindres caprices, à qui Sisel le confiait dès qu’il était là. Là, encore, il n’avait compris plus tard pourquoi sa mère insistait pour que Maciej s’occupe de son fils dès lors qu’il passait le pas de la porte et ceux, sans elle. Pour lui laisser le beau rôle, celui du père noël, de l’amusement. Du père aimant.

Abishai note. Maman a aimé. Alors il recommandera chez ce traiteur pour alterner, il parait que cela fait du bien d’alterner entre deux styles de repas, pour faire varier ses gouts et ses envies, pour que cela soit moins terne, moins longs. Et sa mère n’est pas du genre à emmètre un avis là-dessus. Au pire, elle ne mange rien. Sinon, elle mange, elle aime manger. Elle aime surtout manger blottit contre Maciej ou à sa proximité, Abishai l’a bien compris. Qu’ils ont besoin de leur cocon pour aller mieux. Le jeune homme s’assoit sur le canapé à proximité de son père, pour favoriser le chuchotement même s’ils se disputent et ainsi ne pas réveiller toute la maisonnée. Il pose la première tasse dans les mains de son père, prenant garde à ce qu’il ne se brule pas, prends ensuite la sienne pour humer l’odeur des feuilles qui aromatisent l’eau chaude d’une douce flagrance agréable. Comme une mélodie mais ici, il n’est pas le musicien ou le compositeur. Le musicien, c’est son paternel. Il rassemble son propos, ses idées pour lui répondre. Lui d’habitude si peu bavard préfère développer avec son père. Son père n’est pas les autres, c’est son père, après tout.


« C’est différent des cours de lycées ou de ceux du conservatoire. Ce sont les étudiants ou leurs parents qui paient leurs inscriptions à la fac ce qui s’avère un lourd investissement. Je considère et j’ai toujours considéré, d’abord en tant qu’étudiant puis maintenant avec ma double casquette, que chaque absence en cours de faculté, qu’elle soit justifiée ou non se fait en l’âme et conscience de la personne majeure qu’est l’étudiant. L’évènement sanctionnant de fin d’année sont les partiels. Quand tu sais, notamment en science dure comme les mathématiques qu’une heure de cours doit être suivie d’une même heure de travail individuelle, cette absence est une sanction en soit. Et puis, je sais, malgré le fait que l’économie est en général étudiée par des étudiants issus de milieux aisés ou visant un métier à fort salaire, que certains des étudiants présents dans ce travail dirigé sont salariés. Je soupçonne trois de mes absents d’avoir dû aller travailler et deux autres de récupérer d’un travail de nuit fastidieux. »

Une pause, une gorgée de thé pour pouvoir continuer. Ada vient poser sa truffe humide sur la cuisse de Maciej, un peu curieuse.


« Cela signifie aussi que j’ai eu des étudiants attentifs et avec du répondant pendant ces deux heures. D’autant que l’application travaillée n’était pas des plus facile. Ça ressemblait, à une certaine échelle, aux soirées recherches que faisait maman à l’appartement ou dans son bureau de fac. Bon, aucun d’entre eux n’a de médailles Fields ou autre prix équivalent, ils ne font pas exploser d’ordinateur parce que les calculs que la bande lui demande et personne ne me pique mes kaplas pour démontrer je ne sais plus quelle théorie »


Nouveau silence. Tentative.

« Tu voudras venir voir à la fac, une fois ? Pour voir comment ça a évoluer depuis votre époque. Peut être que tu connais certains professeurs en science politique … »


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le Mer 2 Mai - 16:01
« Pourquoi pas, avec plaisir. » répond le quinquagénaire sans vraiment réfléchir à la proposition, sa main se posant quelques secondes entre les oreilles du loup avant de se retirer, de peur d'être trop intrusif, de gêner encore. Retourner à la faculté ne lui pose pas de problèmes, au contraire, il avait prévu de s'y rendre pour discuter avec le doyen, peut-être donner quelques cours de musique si des étudiants étaient intéressés par cet art. Il avait également sa Master-Class à reporter pour quand il serait plus mobile. Plus que de rencontrer ses anciens professeurs de science politique, il pense à l'opportunité de voir un peu le monde dans lequel évolue son fils. Un monde bien différent de ses propres souvenirs adolescents de la fac.

« Mais les étudiants que tu me décris ont bien changé depuis mon époque. Aussi payantes soient les études, nous ne pensions qu'aux fêtes, aux fratries, aux vacances et aux folies étudiantes. Les absents en cours étaient souvent les même et ce n'étaient pas ceux qui travaillaient en parallèle qui rataient les cours, ceux-là, au contraire, étaient parmi les plus assidus d'entre nous. Non, les absents étaient ceux pour qui tout tombait gracieusement dans le bec. »

Surtout en Politique, section prise d'assaut par les fils d'ambassadeurs, les enfants de politiciens ou encore ceux parmi le peuple qui se sentaient naturellement au dessus des autres. Des Lis, presque tous autant qu'ils étaient. Maciej ne s'était pas fait beaucoup d'ami parmi eux, principalement parce qu'il était de ceux qui séchaient au maximum pour se remplir de musique au conservatoire à côté ou d'amour en compagnie de Sisel. Il a un sourire qui pour une fois n'est pas triste mais chargé d'une mélancolie presque palpable aux souvenirs des temps heureux, des colères du chaton contre ses camarades de classe et des soirées passées à deux à écrire des papiers ou à discuter d'un avenir qu'il savait déjà qu'ils ne pourraient pas construire ensemble. Cette Sisel lui manquait tellement que la voir et pourtant ne pas l'avoir était un coup quotidien au cœur. Il baissa les yeux, cachant ses larmes en buvant une gorgée de thé et ne releva la tête qu'une fois maître de ses émotions. Du moins...en apparence.

« Ta mère était très mauvaise pédagogue. Elle ne comprenait pas qu'on puisse être moins intelligente qu'elle et s'énervait facilement contre les questions bornées des esprits les plus universitaires de ses cours. Je me souviens, le jour où je l'ai rencontrée, elle cherchait partout un de ses condisciples avec lequel elle avait un devoir et qu'elle appelait son assistant. Elle était furieuse de son travail qu'elle considérait comme un gâchis de papier et était prête à le réveiller jusque dans le dortoir où il cuvait de la fête de la veille. »

Il y avait de la joie et de la peine dans ce souvenir. Et l'amour qu'il avait immédiatement ressenti pour ce petit bout de femme en colère, tellement mignonne dans son incompréhension du monde et sa vive intelligence. Il déglutit encore.

« Ce que je veux dire c'est que les médailles et les récompenses ne font pas un bon professeur. Tu parles de tes étudiants avec respect et compréhension, je n'ai aucun doute qu'ils apprécient le savoir que tu partages avec eux. C'est le plus important tu sais. La transmission. On ne fait rien si on ne peut pas l'expliquer ensuite aux autres. »





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le Dim 6 Mai - 18:40
La réponse sans aucune réflexion de son père l’étonne vraiment. Abishai hausse un sourcil, décide d’oublier. Après tout, qui réfléchit des heures à deux heures du matin. Surtout lorsque la proposition vise à réchauffer l’atmosphère entre eux. Il se voit bien emmener son père à l’institut de recherche, plus qu’à la fac finalement. Les bâtiments sont postérieurs au déménagement de sa mère, il est sûr qu’il ne les connait pas du temps. Et l’architecture devrait lui plaire, tout en bois, évasé. Et puis, cette visite, c’est peut-être l’occasion d’emmener un petit de Lis, un petit de Maciej, lui faire espérer qu’un jour son fils retrouve la deuxième partie de son nom de famille sur sa carte étudiante. Il est vrai que pour l’instant, le nom « Horovice » lui suffit et ouvre pas mal de porte, même celle qu’il n’a pas demandé. Finalement, le monde de la recherche oubli vite. Ou bien, est ce parce que les recherches de sa mère étaient trop importante pour être occultée , que certains proches de sa mère s’était souvenu des sessions de recherches passées ensemble dans l’appartement de Manhattan, où il modélisait leurs idées, leurs théories et leurs modèles avec ses Kaplas et ses legos , les heures passés à relire les travaux de sa mère pour traquer les incohérences et les incompréhensions et les petites fêtes pour clore la fin d’écriture d’une conférence ou d’un article.

Dans un sens, Abishai avait été déçu. Même après la réhabilitation de sa mère et son retour dans les bibliothèques universitaires et donc comme source valable aux yeux du monde de la recherche, aucun des membres du petit groupe n’était venu les voir. Pas même pour s’excuser de leur inaction, expliquer leur peur d’être associé avec une plagiaire, leur fragilité et le besoin de conserver leur réputation. Personne n’était revenu. Pas même Nani (Abishai doute que c’était son vrai prénom mais il ne lui en connaissait pas d’autre) ou Yoshiki (lui cependant est bien planqué dans sa faculté japonaise) qui s’était tant occupé de lui quand il était petit, il avait tant espéré à 16 ans, les revoir toquer à l’appartement ou les croiser à une conférence. Ça n’a jamais été le cas. Abishai ravale un sanglot, son esprit s’est égaré, il se mord la lèvre, se reconcentre sur son père. Et leur discussion au sujet des étudiants.


« Tu sais, je pense que les étudiants peuplant l’amphi de mathématiques appliquées à l’économie ne sont pas les mêmes que ceux du collège de sciences politiques. Je veux dire, les enfants comme moi et toi, ils sont plutôt en école de commerce prestigieuse en Suisse, à Londres ou dans l’Upper East Side de New York plutôt que dans le petit collège d’économie de l’UT en attendant d’intégrer peut-être le college de Gestion en Postgraduate. Puis j’aime à penser que l’écrémage s’est déjà fait au mois de février. Ceux à qui la mineure ou la majeure ne revenait pas ont changé pour autre chose plus simple ou plus récréatif. Je ne crois pas non plus être un bon transmetteur, je ne suis pas assez bavard et clair »


Sa mère arrive dans la conversation comme un cheveu sur la soupe. Abishai hausse un sourcil. Jamais Maciej ne lui parle de sa mère, ne raconte leur souvenir commun. En tout cas pas depuis la descente aux enfers. Il hoche doucement la tête.


« Je crois qu’elle a appris à le devenir avec ses amis, il fallait qu’ils soient compréhensibles devant le grand public pour garder ou amener des subventions dans l’aile de mathématiques. « Si tu veux pouvoir changer ton processeur le mois prochain, il faut que tu expliques en talon et en robe de soirée à monsieur X en quoi les cherches sur l’algorithme quantique va l’aider à gagner plus de sous. » Du coup, ils se motivaient et ils se coachaient. »


Un arrêt, avant de se dire que ces gens ne venaient pas à la maison quand Maciej était là. Quand il était là, Sisel se consacrait à lui et à la recherche en solitaire parce qu’elle pouvait l’arrêter à tout moment.

« Tu sais les gens qui venaient souvent à la maison. Je ne sais pas ce qu’ils sont devenus vraiment, je veux dire, ils ne sont pas revenus, même après que tu ais fait prouver l’innocence de maman. C’est comme s’ils s’étaient volatilisés. Je les aimais beaucoup étant petit. »


Un silence

« Je crois qu’ils m’ont déçu et que je leur en veux toujours. »


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le Jeu 10 Mai - 15:27
Ce ne sont probablement pas les même, en effet, et puis la folie des années 80, époque de rébellion violente en réaction avec l'opposition pacifique du mouvement baba avait laissé la place à la dépression des millenials. Même lorsqu'ils faisaient la fête, cette génération était incompréhensible, semblant se soucier plus de l'image de la débauche que du plaisir lui-même. Etudiant, Maciej avait été épicurien. Il avait cherché le Plaisir absolu, le Moment parfait, cette lumière blanche qui dure une seconde, un battement de cœur, une vie. Il l'avait cherché dans la musique, le sexe, la drogue et l'alcool. Il aurait pu s'y perdre, peut-être, même si la peur de sa famille l'avait toujours forcé à se garder un pied dans la réalité. Sisel avait fini de l'y ancrer, son innocence faisant que le jeune homme de l'époque refusait d'initier sa cadette de huit ans à certaines pratiques. L'alcool l'avait rattrapé plus tard, adulte, marié et seul mais là encore, c'était une bêtise qi était loin derrière lui à présent. Il faisait attention à sa consommation, c'est tout. Un pianiste ne peut pas se permettre de voir le manque troubler son jeu. Jamais.

Malheureusement, Abishaï n'est pas un extra-terrestre. C'est lui aussi un produit de son temps et, lui non plus, Maciej ne le comprend pas. Il n'arrive pas à trouver la logique de ses motivations. Pourquoi il parle ainsi d'une Sisel qu'il n'avait pas connue, d'amis qui seraient venus en son absence et réussissaient à expliquer à sa femme des concepts qu'elle refusait à entendre de lui, à lui fournir une aide qu'elle ne lui avait jamais demandé. Il se sentit soudain jaloux puis stupide de ce sentiment à contre-temps. Jaloux, vraiment. De gens qui faisaient des choses des décades auparavant. Est-ce que Sisel pleurait leur disparition, elle aussi ? Elle ne lui avait jamais parlé de ces gens. Lorsqu'ils venaient, ce n'étaient qu'eux trois, en famille. Jamais il ne s'était demandé si elle avait ou non des amis, il l'avait toujours connue seule, à lui. Rétrospectivement, il en était heureux pour elle. Et jaloux. Vraiment. C'était idiot. Il se pinça l'arrête du nez des doigts et allait proposer de faire des recherches pour retrouver ces figures qui semblaient avoir tellement manquées à son fils (et sa femme) lorsqu'il le surpris à nouveau.

Il était fâché contre eux. Il releva les yeux, fixant tranquillement son enfant à peine grandi si plein d'illusion sur le monde et les gens.

« Abishaï, les gens ne restent jamais en contact avec le malheur s'ils peuvent l'éviter. Ils sont là au début puis s'éloignent et leur vie les prends et les embarque. Plus le temps passe, moins ils pensent à reprendre contact. Cela ne veut pas dire qu'ils ne pensent pas à la personne mais comment faire ? Et puis on y repense pas aux heures ouvrables et puis on se trouve des excuses. C'est humain. Rare sont ceux qui surmontent cette réticence. Encore plus rare sont ceux qui ne le font ni par pitié ni par besoin de se rendre indispensable. Que sait-on de ce qu'il s'est passé pour ces gens ? Est ce que nous sommes allés prendre de leur nouvelles, nous ? Qui nous dit que le premier n'a pas vécu cinq deuils et un cancer ? Avant de reprocher aux autres l'éloignement, il faut aussi regarder dans notre jardin. »

Il soupira encore, il n'avait pas voulu faire la leçon.

« C'est à toi de voir si tu veux ou pas reprendre contact avec ces gens là. Je ne serais pas contre t'aider, Sisel pourrait aimer voir des visages amis et tu as des questions à leur poser je pense. Plutôt que d'être fâché contre des ombres, peut-être aurais-tu plus intérêt à confronter vos impressions. Mais si tu veux les laisser dans leur ombre alors je te soutiendrais aussi. Rappelle-toi juste que ce sera alors ton choix. »


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le Sam 14 Juil - 23:24
Les gens fuient le malheur. Ça, il sait. Il l’a vécu, constaté tout au long de son adolescence qui a été somme toute peu reluisante. Les gens pensent le malheur contagieux. Mais il a du mal à se faire à l’idée que les esprits brillants qui ont peuplé ses souvenirs et ses rêves d’enfant, lors qu’il répondait tout fier que , plus grand, il ferait le même métier que sa mère et son père en même temps et qu’il y avait déjà eu des mathématiciens musiciens, que ce n’était pas le problème , que ces gens là qui l’avaient gardé sagement lors des fin de rédactions d’article /rush de Sisel ou de conférence jusqu’au milieu de la nuit, ait pu être concerné par cette croyance populaire et disparaitre comme ça, sans un mot. Comment l’élite logique de Columbia avait elle pu penser un jour cela. Plus tard, il s’était dit que la responsable de cette disparition avait été sa mère, afin de préserver le frêle écosystème des subventions universitaires concernant les mathématiques, qui, comme ses cousines les sciences sociales et contrairement à ses sœurs les autres sciences dures, étaient précaires dès lors que le sujet se rapportait à de l’abstraction pure et s’éloignait du monde du commerce et des applications marchandes. C’est d’ailleurs en suivant cette logique que lui, étudiant en recherche de spécialisation, avait délaissé la grande spécialité et amour de sa vie de chercheur pour le domaine plus prosaïque qu’était la théorie des jeux. Elle, au moins, elle avait des applications un peu partout et il trouverait un post dans la plupart des ailes de recherche et de développement des grosses entreprises de la Silicon Valley.

Son père émet une hypothèse. Les chercher. Abishai a un sourire triste.

« Ces gens-là, je ne connais malheureusement que leur surnom ou la version déformée de leur prénom dans mon esprit d’enfant, au mieux. Par exemple, sa grande copine, Nani. Comment savoir si c’était son vrai prénom, son nom de famille, un surnom tiré de son prénom, de son nom de famille, une « private joke » entre elle deux, ou parce qu’elle ressemblait au personnage de Disney, ou encore parce que j’ai déformé le nom de famille japonais « Nanri ». Ce ne sont pas des gens avec qui maman à cosigner, je ne sais même pas s’il travaillait dans la même fac ou si justement maman les hébergeait parce qu’ils étaient en déplacement à New York. Et encore Nani, elle a dans ma mémoire un truc qui ressemble à un prénom. Je ne te parle même de la personne que j’avais surnommé « Vy », toi en tchèque ou du chercheur qui m’avait appris à jouer au Nyout. »


Il soupire. Reflux de souvenir, de chose qu’il n’a jamais vraiment partagé avec son père, ni avec personne d’autres. En tout cas, tout cela prouve qu’il a déjà cherché, déjà fouiller, espérer retrouver ne serait-ce que des photos de l’époque de New York afin d’avoir un point de départ. Des photos ou encore mieux des noms, quelque chose de tangible qui aurait permis une piste quelconque. Il s’était dit que cela aurait permis à sa mère de renouer avec la réalité, un peu.

« La seule personne qui pourrait me renseigner n’a pas parlé depuis bientôt dix ans et personne ne sait ce qui se trame dans son cerveau depuis presque autant d’année. Par exemple, tu as compris sa soudaine passion pour les grues en origami alors qu’elle n’avait jamais fait d’origami avant ? Qui la fait plier tout et n’importe quoi, des prospectus publicitaires à tes partitions, en passant par les fiches de paie de Nadia, tes résultats d’analyse, tes ordonnances, mes copies, le papier de préparation que je devais pondre mon directeur de mémoire ? »


Un silence, une gorgée, une pause. Un regard vers la porte de la chambre parentale toujours close pour vérifier que sa mère ne se la joue pas écoute aux portes. Comme une enfant au milieu d’adulte.


« J’aimerais les revoir. Pas pour leur demander des comptes, ça ne servirait à rien ce n’est amplifier mon ressentiment. Juste pour les voir et discuter avec eux. »

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le Mar 24 Juil - 15:44
Souvenirs, morceaux de noms, détails, la vie d’un enfant en est composée, s’attachant à l’instant, à l’objet, a l’image plutôt qu’au tout. Les quelques anecdotes de son fils le font sourire autant que souffrir. C’est une vie à laquelle il n’a pas participé. Ces mots-là, ces gens-là, il ne les connait pas. Lorsqu’il venait les voir, ils n’étaient toujours que trois, famille cellulaire et heureuse. Il n’avait même jamais pensé que son épouse puisse avoir une vie sociale et des amis sans lui. Egocentrisme stupide en y repensant. Bien sûr qu’elle en avait eu. Heureusement qu’elle en avait eu. Et il eut envie de les voir, de les connaître, pour parler avec eux de la jeune femme d’autrefois. Mais d’un coup, le jeune homme changea de sujet, prenant le pianiste par surprise.

« Oui, bien sûr, pas toi ? » Il a toujours compris les errances de Sisel. Même lorsque les mots lui échappaient, il en saisissait le sens, la nature profonde et il y répondait de son mieux, maladroitement souvent mais toujours avec tendresse et amour. Sisel, il l’aime. Il l’aimera toujours. Il sait ce qu’elle veut lui dire derrière ses regards, il voit la peine immense, la peur et l’angoisse qui l’ont fait fuir loin du monde réel. Il ne peut pas lui en vouloir pour cela. Il sait déjà qu’il n’a pas sa force. Alors des pliages, évidemment qu’il sait pourquoi elle plie. Ou du moins, il a une hypothèse.

« Il est une légende japonaise qui dit que celui qui plie mille grues origami avec un vœu unique dans son cœur voit ce vœu réalisé. Les nombres à l’intérieur sont pour savoir où elle en est. Ta mère essaie de sauver quelqu’un ou quelque chose. Peut-être a-t-elle plusieurs vœux à faire, nous ne le saurons que lorsqu’elle aura terminé. Mais une chose est certaine, je connais parfaitement l’expression qu’elle prend quand elle se met à ses pliages. Elle est en train de prendre les choses en main. A sa façon, certes, mais qui sait, peut-être est-ce nous qui sommes fous et elle qui a raison. Je n’en serais pas plus surpris que cela. » Il hausse les épaules. « Tu sais comme elle est superstitieuse. »

Les manies de Sisel. Une autre facette de sa bouillonnante épouse. Une que le malheur ne lui aura pas prise. Si elle ne parle pas, elle sait toujours remarquablement bien se faire comprendre. Il ferme les yeux, doucement, tendrement, alors que son image et son souvenir lui sourient quelques secondes. Puis, il revient à son tour dans le présent, reprenant sur la conclusion de son fils.

« Permet moi de mener mes propres recherches, je possède des moyens et des réseaux différents des tiens et j’ai l’habitude de chercher avec très peu d’indices. » Ne les avait-il pas retrouvés alors qu’ils se cachaient de tous ? Il était doué pour ce genre d’enquête et avait, curieusement, gardé quelques contacts dans les Grands Milieux Universitaires. Des gens lui devaient des faveurs. Il n’était pas certain de les débusquer tous mais de fil en aiguille, il avait confiance. Cosignataires ou pas, les amis de Sisel étaient forcément des esprits particuliers. Elle n’avait jamais pu se satisfaire de la normalité. Et ils étaient tous passés à certaines époques dans certains lieux. Cela réduisait le champ des possibles. Avec des détails de nationalité, de date et par recoupements, il se sentait capable. C’était à lui d’aider son fils. Il avait tellement envie de se sentir utile, de secouer la mauvaise opinion qu’on avait de lui. Tellement envie de revoir au moins une fois de l’admiration dans les yeux de son enfant, et cette immense fierté qui vous prenait au cœur lorsque votre fils disait à la cantonade « ça, c’est mon papa qui l’a fait. »



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le Mar 28 Aoû - 20:36

Abishai ouvre des grands yeux. Cela semble être à la fois une révélation et une évidence pure et simple. Son grand père lui avait parlé de cette propension de l’esprit pourtant très cartésien de Sisel à croire à toutes sortes de superstitions et de croyance de toute culture. On pourrait facilement croire qu’elle faisait son choix dans le catalogue mondial des cultures connues, actuelle ou ancienne pour faire son choix. Certaines avaient même tendance à se contredire mais peu importe. Ces croyances pouvaient prêcher de bons ou de mauvais présages, peu importe. Mais elle y croyait dur comme fer. Alors ces grues avaient cette signification. L’espoir. Abishai inspire, soupire presque. Quelque chose lui dit, secrètement, qu’elle ne s’arrêtera pas à mille grues pliées dans les papiers de couleurs ou dans celui des factures et des recherches de son fils. Peut-être même que d’autres partitions de Maciej subiront elles aussi ce sort, un mélange de nombre et de note, leur mélange à eux deux. Le jeune homme pense, peut être faussement, que l’accident de son père  a été le déclencheur de cette production d’oiseaux de papier presque intensive et stakhanoviste, pour ne plus qu’il attente une seconde fois à sa vie, qu’il reste avec elle à ses côtés. Et c’est ce qui arrive, Maciej est là. Ils sortent ensemble, vivent ensemble, se côtoient, peut-être même plus dans le secret des journées qu’ils passent l’un à côté de l’autre ou derrière la porte close de leur chambre. Mais il y aura d’autres malheurs, sûrement d’autres accès de colères d’Iga Lis ou de son mari, qui blesseront encore l’esprit fragile de son père. Ou peut-être cela viendra-t-il de la musique. Après tout un malheur ne vient jamais seul.

Pessimisme. Cela l’a toujours caractérisé. Ses connaissances le connaissent ainsi quand il est sobre. Pas ou peu d’optimisme. C’est pour cela qu’il boit souvent. Et que maintenant, il fréquente assidûment la rouquine, qui, au fond, lui fait le même effet d’inhibiteur à ce sentiment de verre à moitié vide et qui lui arrache de rares sourires. Mais elle n’est pas là quand son père lui parle de retrouver ces gens qui ont peuplé son enfance. Et comme il est absolument hors de question qu’il boive devant son père. (Il doute en plus de la présence officielle d’alcool dans le luxueux appartement, Nadia aurait vite trouvé et aurait grogné à la manière d’un chien limier. A en douter de son totem cétacé). Maciej lui parle de réseaux différents, la question de la nature de ces réseaux brule les lèvres d’Abishai mais il ne la pose pas. Il laisse cela à son père qui semble prendre cette mission digne d’un détective de film policier particulièrement à cœur. Si cela le motive et le rend plus actif que maintenant, alors pourquoi pas. Abishai réfléchit à une manière de présenter la chose, histoire de le valoriser encore plus, comme on valoriserait un enfant sur un projet. Ou comme il valoriserait Ada, mais pour l’instant l’âme louve s’en fiche, elle est en train de s’attaquer à un jouet du Chat qui crache dans un coin, mécontent mais impuissant, juste capable de se gonfler et de doubler de volume pour essayer de rivaliser avec la louve d’Abyssinie.
« D’accord dans ce cas. Je te fais confiance pour ça. Et qui sait, ça réveillera peut être aussi un peu maman de sa torpeur. Peut-être même qu’on pourra leur refiler une partie de ses grues en cadeau, histoire de nous désencombrer. Sinon, elle va nous en faire des guirlandes et les accrocher dans toute la maison. Avoue que grues de papier et tableaux de maitre que tu as accroché ne vont peut-être pas bien cohabiter, surtout avec Ada et le Chat en possible chasseur. »


Abishai regarde rapidement son téléphone afin de s’enquérir de l’heure puis fixe son père d’un regard calme.
« On devrait … aller se coucher. J’embauche tôt demain matin et maman risque de tirer du lit à 9 heures, même si je pense qu’elle essaie de se caller à ton rythme, moi, elle me levait à 7h30. Tu as besoin de quelque chose ? »

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